4000 ans d’astronomie chinoise

Par Julien Borzykowsky | Fevrier 2021


La Chine, dont les réussites récentes dans le domaine de l’aventure spatiale fascinent et inquiètent tout à la fois, n’est pas qu’un simple pays émergent courant après le monde occidental. C’est l’une des plus anciennes civilisations humaines, qui a été jusqu’au XVIIème siècle la plus avancée dans le domaine des techniques et des sciences, et en tout premier lieu celui de l’astronomie.

Largement ignorée des Occidentaux, Américains, Russes ou Européens, il paraît indispensable de mieux connaître cette histoire et ce livre nous y aide magistralement.

Un fait aurait dû pourtant nous mettre la puce à l’oreille : la supernova de 1054, devenue depuis la nébuleuse du Crabe, ou encore Messier 1, bien connue des astronomes amateurs, a été observée très complètement par les Chinois tandis que l’Europe ignorait superbement l’événement. Au point que notre savoir d’aujourd’hui sur les supernovae ne serait pas ce qu’il est sans cette description chinoise qui en a consigné si précisément les dates, la localisation dans le ciel, l’évolution de son apparence pendant deux ans.

Bien au-delà de la nébuleuse du Crabe, l’activité d’observation du ciel par les Chinois a été incessante pendant 4000 ans. Des centaines d’astronomes ont toujours entouré l’empereur, faisant de l’astronomie une discipline majeure du pouvoir impérial. De très nombreux documents, dont certains très anciens, nous rapportent des chroniques des événements du ciel sur de très longues périodes, notés et consignés par écrit dans un esprit particulièrement rigoureux, précis et assidu : comètes, positions des cinq planètes visibles à l’œil nu, oppositions, conjonctions, éclipses, supernovae mais aussi précession des équinoxes et taches solaires.

La Chine détient une collection impressionnante de records en matière d’observation. La plus ancienne supernova jamais décrite date ainsi de 1400 avant J.C. Deux siècles avant J.C., les comètes sont non seulement répertoriées avec dates et descriptions mais classées selon leur forme, repérée selon 29 types différents. Depuis 2000 ans, les Chinois savent que les comètes ne brillent que lorsqu’elles s’approchent du Soleil et que leurs queues sont orientées à son opposé. En Europe il faudra attendre 1530 et Fracastor pour arriver aux mêmes conclusions. Les retours de la comète de Halley sont repérés dans leur totalité depuis l’an 240 avant J.C., soit 29 passages couvrant 2200 ans. La précision des observations a permis aux astronomes d’aujourd’hui de reconstituer précisément l’histoire de cette comète.

Les éclipses de Soleil, partielles comme totales, sont recensées de façon complète depuis près de 3000 ans. Par exemple sur la période allant de 721 à 480 avant J.C. ce sont 37 éclipses qui sont répertoriées avec des dates précises, soit 60 à 80% des éclipses de cette période.

Dès la dynastie Qin, vers 200 avant J.C., les périodicités des planètes sont calculées avec une grande précision, on sait ainsi que Vénus fait le tour du Soleil en 224 jours, Jupiter en 12 ans, Saturne en 30 ans. Les Chinois ne choisissent pas entre les options géocentriques et héliocentriques. Ils prennent les deux, déduisant de chaque système ce qu’il peut apporter.

Le plus ancien catalogue d’étoiles retrouvé date de 650 après J.C., alors qu’en Europe il est daté vers 1400.

D’autres réalisations donnent la mesure de la civilisation chinoise et de son ancienneté. En 725 le méridien est repéré à l’aide d’un gnomon et du calcul de son ombre relevé aux solstices d’hiver et d’été en différents points de l’empire sur une distance totale de 2500 km. Une telle entreprise ne sera pas effectuée en Europe avant le XVIIème siècle.

En 1279 un observatoire très complet sera construit à Pékin avec notamment un instrument à monture équatoriale, quatre siècles avant Newton.

À ces observations et réalisations on peut ajouter que la civilisation chinoise s’appuie sur une très grande stabilité de la langue écrite depuis 2000 ans, d’un calendrier aux bases inchangées depuis 4000 ans, ainsi que des inventions capitales comme le papier en l’an 105, la poudre à canon vers le VIIème siècle, la boussole vers l’an 1000 et l’imprimerie à caractères mobiles dès le XIème siècle.

Et aussi des inventions comme un instrument capable de déterminer la direction d’un séisme vers 100 après J.C., des horloges astronomiques très précises à base d’eau en l’an 1094, sans parler de la porcelaine, du harnais et autres découvertes que l’on doit à la Chine.

Notre vision de l’histoire de l’astronomie et de l’aventure humaine en général se trouve radicalement bousculée après la lecture de ce livre de Jean-Marc Bonnet-Bidaud.

L’histoire de l’astronomie en particulier, qui, depuis la Renaissance, nous a amené au monde que nous connaissons aujourd’hui, n’a donc pas commencé avec Copernic, Galilée, Tycho-Brahé, Kepler, Newton. Certes depuis trois ou quatre siècles, la Chine amorce un lent déclin tandis que la culture européenne s’est soudain réveillée.

En 1644, la dernière dynastie impériale, les Qing, qui n’est pas chinoise mais mandchoue, prend le pouvoir, au même moment où les Jésuites commencent à prendre pied en Asie. Les tensions entre Mandchous et Chinois vont profiter aux Européens dont les progrès scientifiques s’imposent jusqu’en Chine.

Mais le dernier acte sera tragique : il commence en 1839 avec les guerres de l’opium et se poursuit avec le sac du Palais d’été de Pékin de 1860 et la guerre des Boxers en 1900, et achève de déstabiliser la civilisation chinoise multimillénaire.

Le dernier empereur chinois est renversé par la révolution de 1911, mettant ainsi fin à 4000 années ininterrompues d’observations astronomiques. Depuis 1949 et l’avènement de la Chine communiste le pays relève à nouveau la tête, et surtout après la mort de Mao en 1976, le redressement est spectaculaire.

Avec un tel éclairage la place grandissante de la Chine actuelle dans le monde de l’astronomie et dans le monde tout court n’est plus tout à fait une surprise, et peut être vue comme une renaissance beaucoup plus que comme une naissance.

Restent un certain nombre de questions dont la difficulté du dialogue entre les civilisations chinoises et occidentales, aux pensées tellement éloignées. Mais notre époque est aussi celle de l’amorce d’un rapprochement, avec cet exemple de Niels Bohr choisissant un blason incluant le symbole Yin-Yang. Car avec la mécanique quantique et son dérangement des relations causes-effets mécanistes, la pensée occidentale s’est trouvée en difficulté, quand la pensée chinoise et sa vision plus globale de complémentarité des contraires ont paru mieux adaptées.

Extrait à lire :
le livre est en pret à la S.A.T. , mais peut aussi être acheté sur le site de l’éditeur :

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